Massinissa Selmani. Entre comédie et tragédie
Ingrid Luquet-Gad

Art Press 342, Avril 2016

Une feuille de papier-calque, un crayon graphite, quelques taches de couleur, l’introduction d’éléments incongrus, un montage révélant l’absurdité de certaines situations : ou comment transformer des images de presse – images de guerre, de la vie politique ou de faits divers – en inquiétantes saynètes qui oscillent entre burlesque et tragédie, poésie et mensonge. Massinissa Selmani expose sur le stand de Selma Feriani, dont la galerie a des espaces à Londres et à Sidi Bou Saïd (Tunisie).

« Un médium modeste investi d’une potentialité d’action qui l’excède grandement. » Tels étaient les quelques mots prononcés à l’occasion de la mention spéciale du jury de la 56e Biennale de Venise accor­dée à Mas­sinissa Selmani. Ce médium modeste, c’est le dessin, support d’expression privilégié – et même exclusif – de l’artiste. S’il est actuellement beaucoup question du champ élargi du dessin qui, délaissant la feuille de papier, se frotte aux explorations spatiales de la performance ou de la sculpture, Massinissa Sel­mani opère pour sa part dans la ténuité de ses fondamentaux. La feuille et le graphite donc, tout au plus augmentés de quelques rehauts de couleur – du bleu et du rouge – ou d’un jeu de transparence obtenu au moyen du papier-calque. Sur des formats réduits, le trait net et précautionneux délimite des groupes de figures. Hyperréalistes, elles peuplent par îlots l’étendue de la feuille en grande partie laissée vierge. Le geste, l’expressivité et tout rappel du corps du dessinateur sont absents. À la place, domine l’impression d’une mise en contact directe d’une pensée et de l’image, selon une spontanéité propre au dessin. L’artiste travaille à partir de bribes d’images vues dans les médias. Des images de guerre, de violence ou tout simplement de faits divers témoignant de la bizarrerie du réel, dont quelques fragments s’impriment durablement dans la mémoire. Ainsi, Massinissa Selmani ne reproduit pas tant le réel que les images qu’il génère et qu’on produit de lui. Ce qu’il trace avec obstination et minutie, ce qu’il vient redoubler, est cet enregistrement-là : celui des images qu’il prélève dans la presse, mais aussi la représentation des appareils enregistreurs eux-mêmes – télés, micros et autres écrans.

DEUX FACES, UN MÊME MASQUE
Ainsi la série A-t-on besoin des ombres pour se souvenir ? (2013-2015), primée à Venise. Chacune des planches est composée de montages d’images juxtaposées, soit des hommes politiques en pleine allocution, des militaires en uniforme marchant par deux, des murailles de béton que rien ne semble pouvoir ébranler. Mais aussi, ici et là, l’apparition incongrue d’un chien bleu, d’une girafe rouge ou encore d’un requin échoué dans ce que l’on imagine être la salle de négociations d’un congrès de la plus haute importance. Cette première irruption de l’absurde au cœur de saynètes plausibles parce qu’elles nous semblent, prises individuellement, familières, voire banales, attire l’attention sur d’autres incohérences. La vraisemblance se craquelle : ces placides animaux conduisent à l’inquiétant constat que les images mentent. Alors que l’on s’attachait quelques instants auparavant à combler les ellipses narratives entre les groupes, la prise de conscience que les ombres de chacun des éléments proviennent de sources lumineuses différentes nous laisse devant le caractère fallacieux de la mise en scène. Pour autant, le but de l’artiste n’est pas de dresser le constat fataliste de notre crédulité face aux images. Au contraire, les situations sont toujours à la fois poétiques et lucides. Ces incohérences, ces décalages, les dessins appellent à les appréhender ensemble et à s’émerveiller de la complexité du réel. Car Massinissa Selmani ne réalise pas des collages d’images de presse, il les dessine ; il ne nous met pas face au fait établi, mais indique des chemins de traverse pour composer avec – pour en faire des compositions. Intitulée les Métamorphes (2012-2015), une autre série superpose de manière arbitraire les images d’uniformes au moyen de couches de papier-calque : l’uniforme comme signe unilatéral, qui ancre une appartenance à un système de références, ne renvoie plus à rien. Les œuvres laissent alors filtrer une tonalité plus flottante, vacillant entre comédie et tragédie comme les deux faces d’un même masque.

Ingrid Luquet-Gad

Massinissa Selmani. Between Comedy and Tragedy

A sheet of tracing paper, a lead pencil, a few swaths of color and some incongruous elements make up a montage revealing the absurdity of certain situations. Press photos—illustrating wars, politics news items—are transformed in disturbing skits that oscillate between burlesque and tragedy, poetry and lies. Works by Massinissa Selmani are on view at the stand of the Selma Feriani gallery based in London and Sidi Bou Said (Tunisia).

“A modest medium invested with a potential for action that very much exceeds it.” These few words were said on the occasion of the awarding of the special jury mention to ­Massinissa Selmani at the 56th Venice Biennale. The modest medium is drawing, the only one this artist works in. He sticks with its basics, as tenuous as those limits may be, unlike the practice of many other artists these days whose work could be described as expanded drawing, leaping up from the sheet of paper to approach the spatial explorations of performance and sculpture. Just paper and pencil, and at most a few color highlights, a bit of blue or orange, and the effects produced by using transparent tracing paper. Groups of people are defined by a clean, cautious line. These hyperrealist figures appear here and there on a largely white sheet of paper. There are no extra pencil marks or anything else that would indicate the physical existence of the artist, and no expressivity. Instead, it feels like the image was directly produced by thought, operating with the spontaneity that is the mark of drawing. Selmani uses snatches of images he takes from the media. Images of war and other forms of violence, or simply news items, convey the bizarreness of reality, a few fragments of which remain durably embedded in our memory. What Selmani seeks to reproduce is not reality but the images it generates and that we make of it. What he draws so stubbornly and minutely, what he intensifies, is the act of recording, in his use of press clippings and also in the representation of the recording devices themselves— microphones, televisions and various other screens.

TWO FACES OF A SINGLE MASK
Consider the series A-t-on besoin des ombres pour se souvenir ? (Do We Need Shadows to Remember?, 2013-15) awarded a mention in Venice. Each sheet is a montage of juxtaposed images: speechifying politicians, soldiers in uniform marching two by two, concrete walls that seem invulnerable. But here and there something incongruous appears, like a red giraffe or a shark washed up in what seems to be a negotiations room at some highly important congress. This initial irruption of the absurd at the heart of scenarios that seem plausible because, taken individually, they are familiar and even banal makes us pay attention to other incongruities. The verisimilitude cracks: the placid animals lead to the disturbing awareness that these images are lying. Whereas before we tried to fill in the gaps in the narrative from one group to another, we slowly realize that the shadow of each element indicates that they were photographed with a different light source. This confronts us with the deceptive character of these staged scenes. Nevertheless, this artist’s aim is not to fatalistically point out our credulity when it comes to photos. On the contrary, the situations are always both poetic and lucid. With these incoherencies and discrepancies, the drawings call upon us to collectively comprehend and marvel at the complicity of the real. Selmani does not make collages of press clippings, he draws them; he does not put us face to face with established fact but indicates paths so that we can deal with it—to make compositions. In another series, entitled Les Métamorphes (2012–15), images of uniforms are arbitrarily superimposed by the use of tracing paper. They cease to be clear signs conveying a belonging to a defined system of references; now they indicate nothing at all. These works give off a floating feeling, vacillating between comedy and tragedy like two sides of the same mask.

Ingrid Luquet-Gad