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Un défi à la gravité
Paul de Sorbier
Texte de l’exposition L’horizon était là, La maison Salvan, 2016.

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« Un arbre sur une pente rocheuse. Un arbre nu, sans feuilles, mais bien vivant. Un arbre seul, sans compagnons immédiats, uniquement entouré d’une foule d’arbustes nains, sans envergure. Signe particulier : il a les bras en l’air, toutes ses branches pointant fièrement vers le ciel, comme un défi à la gravité. Comment est-ce possible ? »[1]

Massinissa Selmani aime inviter à la lecture de L’âne mort de Chawki Amari, en précisant que le récit offre un portrait très juste de la société algérienne. Cette invitation est certainement aussi, pour l’artiste, une façon pudique de favoriser une approche décalée de son univers, lui qui a enjambé la Méditerranée, qui sait ce que rester, partir et franchir veut dire et qui a côtoyé très tôt les excès du fondamentalisme durant les années de plomb en Algérie. Par-là, il donne aussi des indices sur sa manière de se tenir à distance de l’actualité, tout en étant tout à fait ancré dans les enjeux géopolitiques et sociaux de son époque. Il les aborde, dans son œuvre, d’une manière tout à la fois singulière, tempérée et cinglante. Le travail de l’artiste apparaît comme un défi à l’abattement, à la consternation, alors que l’époque y incite de toute part. Mais il est aussi un défi esthétique lancé aux tropismes du dessin. Il est un « défi à la gravité » au sens propre et figuré.

Les œuvres de Massinissa Selmani équilibrent ce qui est montré et ce qui ne l’est pas, ce qui est dessiné et le hors-champ suggéré. Le « représenté » est effectivement souvent enclavé à l’intérieur d’une grande réserve de papier, « motif » en creux apparaissant parfois comme l’élément le plus saisissant dans certaines des productions de l’artiste. D’ailleurs, la virtuosité de son travail, s’il s’agissait de la préciser, se situerait davantage dans cette approche de la composition et moins dans un geste graphique qui chercherait à démontrer par lui-même. Il procède la plupart du temps avec un système de calque lui permettant de travailler dans une même dynamique le contenu de la scène et son agencement dans l’étendue de la feuille blanche. D’une certaine manière, un dessin de Massinissa Selmani est une animation fixée.

Les réalisations s’inspirent de l’actualité, et de son traitement journalistique, mais aussi des utopies architecturales et sociales liées à la « multiplicité hétérogène de modernismes locaux »[2] consécutifs à la décolonisation en Afrique ; c’est par exemple le cas du projet des 1000 villages montré à la biennale de Venise en 2015. Dans ces réalisations, les dessins comportent fréquemment des scénettes dans lesquelles se débat une humanité peu glorieuse – pas véritablement en raison de son fait mais davantage de par sa condition –, côtoyant un fragment de paysage le plus souvent urbain (une façade, une colonne, un mur parfois, …), des objets rehaussés de couleurs (série 30 x 40), des nuages menaçants mais plutôt bleutés (série Nube Azul), etc.

La série Soon, pour partie montrée dans l’exposition à la Maison Salvan, confronte des individus seuls ou des groupes de personnes — perdues, errantes, se bagarrant parfois — à un avenir projeté au travers de panneaux publicitaires très peu explicites. Ce que proposent ces enseignes est, sinon la promesse d’un autre quotidien dont la vacuité est toujours le signe, du moins une sorte de nouvelle modernité aseptisée, quasi carcérale, ou encore un paysage toujours à l’état de modélisation émanant, peut-être, d’une forme de pouvoir oppressant. À l’image de l’ensemble de l’œuvre de l’artiste, ces dessins, et le vide qu’ils véhiculent, abordent les carcans de notre époque, et plus particulièrement ceux de l’Afrique, mais, surtout, donnent une vraie liberté de réception et de pensée au spectateur. L’humour décalé instillé par l’artiste fabrique de l’ambiguïté et des décalages qui renforcent, là encore, la possibilité d’une interprétation totalement ouverte. La blague est pour Massinissa Selmani un « mécanisme de défense » et il se sert, littéralement, du registre de l’absurde dont le sens exprime une contradiction entre l’expérience d’une situation et ce que l’on pourrait attendre d’elle du point de vue de la raison.

Cependant, le cheminement artistique de Massinissa Selmani ne se réduit pas à certains déterministes du dessin. Il le conduit à sortir de l’attraction de la feuille pour propulser son travail graphique dans le mouvement, au travers d’animations, mais aussi dans l’espace d’exposition avec l’agencement d’installations. L’artiste considère à l’évidence sa recherche dans une dynamique faite d’expérimentations successives. Souhaitant échapper à l’ennui et à la répétition, le dessin apparait chez lui comme un « médium ouvert » ou comme la sève d’un langage plus global et ramifié faisant de lui un artiste « complet » plutôt qu’un dessinateur générique. Souvenir du vide, œuvre montrée à la Biennale de Lyon en 2015, est, à cet égard, une œuvre emblématique. Avec une réussite indéniable dans le maniement de l’ellipse, la proposition associe des cubes similaires contenant des images de nature tout à fait distinctes : à nouveau le comique côtoie le tragique, l’ordinaire jouxte l’extraordinaire. Certes, elle s’affilie à la tradition picturale du polyptyque, mais elle est aussi une projection et une installation. Au total, l’ambition esthétique de l’œuvre tranche avec la simplicité des motifs dessinés.

Ainsi l’exposition de la Maison Salvan convoque des animations, La Parade, Nuage bleu, Sans titre. Si chacune d’entre-elles est très courte et joue avec les ressorts du principe de répétition, de boucle, le dispositif de projection et de monstration est toujours spécifique. La première se donne à voir comme une mise en abime du motif de l’étendard, symbole d’une force, par la projection de la forme sur la forme elle-même. La seconde renverse la symbolique du nuage par la mise en situation au ras du sol d’un cumulo-nimbus plutôt inoffensif. Enfin, la dernière, met en scène un personnage flottant et perdu au cœur de l’une des salles de l’exposition. Celui-ci voit une barbe apparaitre de façon accélérée sur son visage, très mécaniquement il s’ôte la tête pour la secouer et la nettoyer de sa pilosité nouvelle… Et, en Sisyphe invariant, il recommence toutes les quatre secondes.

Pour L’horizon était là, l’artiste propose, par ailleurs, l’installation Diar Echems qui assemble une table lumineuse, sur laquelle est imprimée les lignes d’un terrain de football recouvert de multiples adhésifs jaunes, et des coupures de presse fictionnelles, encadrées et accrochées au mur. Ce projet, dans un contexte de crise du logement, convoque la mémoire d’une émeute consécutive au déguerpissement d’habitants établis spontanément sur un espace sportif de la banlieue d’Alger. Mais, l’exposition est aussi, pour Massinissa Selmani, l’occasion de deux projets inédits, précisément envisagés avec les caractéristiques de l’espace. Une salle est l’objet d’une expérimentation : un module en bois supportant des objets et diverses propositions graphiques, dont l’inspiration provient d’un projet architectural avorté en Afrique, est mis en regard avec d’autres productions fixées au mur. L’entrée de l’exposition accueille, quant à elle, une installation au travers de laquelle l’artiste interroge les notions de cadre et de hors-champ mais, cette fois-ci, en laissant au regardeur la possibilité de voir les choix opérés. En effet, il juxtapose un paysage et un extrait « arbitrairement » mis en avant de celui-ci. À l’évidence, il opère une critique de certains procédés médiatiques mais, dans le même temps, il dévoile dans la temporalité de l’exposition son propre processus de travail qui le conduit habituellement à évacuer l’environnement d’une situation.

Montrer la richesse du travail de l’artiste, l’étendue des pistes travaillées, la composition particulière du dessin dans la feuille blanche et sa dynamique dans l’espace de la monstration constituent les intentions de l’exposition présentée à la Maison Salvan L’horizon était là. Bien entendu, ce titre renvoie aux thématiques abordées par l’artiste mais il s’adresse certainement aussi à lui-même : le dessin n’est pas affaire de canons disciplinaires mais un territoire de création artistique à défricher, à étendre.

Malgré la présence d’humour, Massinissa Selmani aura fait montre de dureté, mais, cela, dans l’intention de provoquer une réaction. Presque par réflexe physiologique, le regardeur est conduit à penser une œuvre artistique innervée d’ambiguïtés et le monde du point de vue de ces irréductibles contradictions. Certes, tout comme certains personnages des dessins, il demeure un peu solitaire face aux propositions elliptiques. Au fond, peut-être est-il défié à son tour par l’artiste et certainement rendu à être libre, allégé du lest de la gravité ?


[1] Chawki Amari, L’Âne mort, Édition Barzakh (Alger), 2014.

[2] Marion von Osten, Architectures de la décolonisation, Journal des Laboratoires d’Aubervilliers, janvier-avril 2011.