C’est la vie
Installation/animation projetée sur papier, 13″ en boucle, 70x50cm, 2013
Œuvre en collaboration avec Mohamed Bourouissa.

Le titre de cette oeuvre réalisée par Mohamed Bourouissa et Massinissa Selmani à l’occasion de l’exposition personnelle de Selmani à la Galerie Talmart à Paris n’est pas sans rappeler la tonalité de leur collaboration précédente pour « Hamdoulah ça va ». Bourouissa et Nabila Mokrani avaient invité Selmani à participer à cette exposition collective présentée à la galerie 59 Rivoli et à la Villa Raffet de Sam Arts Project à Paris en 2010.
Piochées dans la culture populaire, ces expressions communiquent une attitude rythmique et résignée par rapport à une gestion parfois difficile du quotidien.
Les deux artistes partagent un intérêt pour les questions d’actualité contemporaines brûlantes et la poésie urbaine. La photographie de presse est une source d’inspiration commune, mais à cette occasion, leur réflexion artistique s’est également nourrie des recherches de Bourouissa sur l’art et les traditions Inuit liés à la pierre durant sa résidence à l’Art Gallery of Ontario à Toronto l’été dernier.
Caractéristiquement, le geste de Selmani oscille entre Dan Perjovschi et William Kentridge.
C’est la vie est la projection d’une animation dessinée par Selmani qui interagit avec le fragment découpé d’une photographie de Bourouissa imprimé sur une feuille blanche punaisée au mur. Un personnage vu de dos marche et se déleste d’un caillou coincé dans sa chaussure. Lancé au hasard, ledit caillou vient se déposer à nouveau dans sa basket photographiée. La mise en scène du périple sportif de ce caillou et de l’inconfort causé est en boucle perpétuelle. Plus commune en Algérie que l’équivalent proche de l’épine dans le pied, la métaphore du caillou dans la chaussure traite du cycle de l’existence de l’ordre du tragique, mais sans pathos – un état de fait. Comme l’écrivait Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Essai sur l’absurde (1942):
« Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle même vers les sommets suffit à remplir un cœur l’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.»

Sa réadaptation de ce mythe classique de l’éternel recommencement et du sort de l’être humain trouve des parallèles avec le terrain philosophique et primordial de cette œuvre de Bourouissa et Selmani. Une histoire animée contemporaine est a priori presque drôle et sans conséquence mais sa répétition sans fin la détourne vers le ridicule absolu de la réalité et le trauma universel potentiel.
L’esquive du problème semble impossible. La pierre revient se coincer dans les rouages. La révolte, c’est-à-dire ici le jet de pierre, ou la lutte selon Camus, se répète néanmoins comme une nécessité fondamentale. L’action est là comme l’endroit-même de la liberté.
Caroline Hancock, Novembre 2013